avec quoi le silence.
Antoine Duchenet
Du 09 Janvier au 07 Février 2026

avec quoi le silence.

Le souci du tableau m’apparaît aujourd’hui avec celui de la page, comme mêlé. Je risque ce parallèle car j’observe s’immiscer par endroits l’ombre d’une page, dans la construction, la forme, l’expérience même et la syntaxe du tableau…; et l’ombre d’une page réfléchir chaque tableau, ce que le travail fait écrire en quelque sorte. Je pense à la page et je vois le tableau, s’ouvrir avec le blanc inaugural de la toile dressé comme un tambour, blanc significatif, d’une nature qui donne vie, mais le vide aussitôt. Vide d’un format, d’un périmètre dans lequel la peinture peut s’étendre, moyennant cet objet compact, typique, à la surface duquel tout se tend. Car l’espace pictural n’admet pas de limitation, le tableau reste le lieu d’un étalage indéfini, inépuisable.

Les formats de mes tableaux, je le découvre, tiennent de très près à ceux de formats de papiers standardisés. Qu’il s’agisse des Stanze, dont les proportions avoisinent la série A (A2, A3, A4, etc.), ou celle des Friday Afternoons, des Flowers Paintings, dérivant toutes du format figure, soit les héritières d’un principe d’harmonie rectifié par des transitions vers le système métrique actuel. Le ratio de ces dernières équivaut pour peu à celui du format US Letter, moins vertical et plus large.

Mon usage de ces formats répond – serait-ce par instinct ou par habitude, à l’appel de la page et de ses proportions, à la page comme modèle ou cadre de l’image. Cela rejoint les projets d’éditions que je mène depuis 2022 sous l’étiquette ”pure o papers”, susceptibles de sonder le travail en lui opposant une autre forme, qui aura déplacée, replacée la peinture et toutes les réflexions qui l’accompagne à l’intérieur du livre.

Cette donnée me frappe lorsque je regarde l’alignement des collages de la deuxième salle, qui m’évoque un chemin de fer éditorial. Quoique l’accrochage détache chaque élément de façon régulière et renvoie peut-être à la couverture ou au verso du livre plutôt qu’à son contenu, laissant pour seul aperçu une vignette justifiée au milieu de la page, comme un isolat d’image, captif de celle-ci. La toile brute, employée comme fond et comme support du collage, rappelant aussi le buckram des relieurs.

Dans la plupart de mes toiles, le peint apparaît comme collé, couché à la surface. Fait d’épaisseurs successives, où le seul relief réside dans l’écart très mince des strates empilées, comme deux feuilles l’une sur l’autre. Et je taille dans ces feuilles comme un bourreau de papier, puis les dépose sur le tableau. Mais pour écrire quoi ?

Pour retrouver l’expérience d’un premier jet ou scenario, d’un état provisoire un peu vacillant du travail qui suspende ou désarme l’autorité intransigeante du tableau. La peinture, ça ne prend jamais comme de l’idée appliquée, ça tient sur deux clous. Alors j’essaie de réduire la charge, de ramasser ce qu’il y a d’essentiel ou d’urgent dans ma coupe : le calme plat, l’image concise voire archaïque, en m’assurant que ça monte à la toile comme ça colle à la page.

Antoine Duchenet,

(Caen, le 06 Janvier 2026)

Photographie © Michaël Quemener